|
|
CONCOURS
CYBERPORT QUÉBEC-ASIE
Mention
spéciale
|
La
question :
Comment expliquer qu'avec la Réforme Meiji, le Japon ait opté pour
une modernisation ouverte à l'extérieur, alors que les Empereurs
chinois ont opté pour le choix contraire, conduisant la Chine et
le Japon, au 20e siècle, à deux niveaux de développement aussi différents
? Décrivez la Réforme Meiji et les positions de la Chine et du Japon
face à cette réforme. Expliquez pourquoi ces deux pays ont connu
un niveau de développement différent.
|
|
La
réponse :
LE JAPON
ET LA CHINE DES PARCOURS QUI SE SÉPARENT AU TOURNANT DU SIÈCLE
par Jean-Philippe De Montigny
Professeur : Tom Malo, Collège André-Grasset
L'ère Meiji du Japon (1868-1912) qui mettait fin à la domination
des Tokugawa et restaurait le pouvoir politique de l'empereur a
introduit une réforme totale du système économique et social japonais.
Ses principes, inspirés du modèle Bismarckien (colonie allemande)
d'État-Nation remplaçaient le régime féodal qui prévalait depuis
des siècles par un nouveau système où l'économie et le développement
social étaient désormais pris en charge par un État fort. Les réformes
adoptées eurent pour effet d'ouvrir les frontières pour encourager
le commerce extérieur, contrairement à la Chine qui, à la même époque,
s'en isolait.
La réforme Meiji puise ses sources dans le désir de la nation japonaise
de rattraper le lourd retard technologique qu'elle accusait sur
les pays occidentaux. Pour atteindre cet objectif, l'État suivit
un plan de développement structuré et cohérent : il commença par
rendre accessible le système d'éducation
à toutes les classes de la société pour que le niveau d'instruction
rejoigne et même dépasse celui des nations occidentales. Ensuite,
l'objectif fut porté au développement des technologies de base nécessaires
à la croissance économique, soit celles de la filature, l'aciérie,
la construction navale et l'agriculture. Mais le Japon avait un
handicap majeur : le manque de capitaux disponibles pour un développement
industriel accéléré. C'est pourquoi le gouvernement promut l'épargne
comme vertu nationale, ce qui entraîna une balance commerciale
positive (plus d'exportations que d'importations) et par conséquent,
une rentrée de capitaux. " L'homme " diligent et assidu " et la
femme " économe " symbolisaient l'idéal social du couple " 1(Évelyne
Dourille-Feer). Les autorités créèrent aussi la Banque du Japon
dans le but de centraliser les fonds nécessaires à la construction
d'usines types, dont l'objectif était de donner confiance aux entrepreneurs
potentiels. Les résultats ne se firent pas attendre et le développement
industriel nippon prit son envol.
Le développement de la nouvelle économie ne se fit pas sans obstacles
: en 1880, l'État dut vendre de ses entreprises pour régler sa situation
fiscale précaire ; aussi, une importante partie de la production
intérieure était destinée à des marchés étrangers, ce qui fragilisa
la situation financière des entreprises quand l'Occident se mit
à imposer des barrières tarifaires. Enfin, l'État (au temps de MacArthur)
dut fournir des efforts pour dissoudre les sogo
shosha et zaibatsu, conglomérats industriels contrôlés par une
poignée d'individus. Mais nous pouvons tout de même affirmer avec
certitude que la réforme Meiji a favorisé la croissance économique
du pays.
Pourquoi, dans ce cas, la Chine n'a-t-elle pas suivi l'exemple
du Japon et modernisé son économie pour l'ouvrir sur le monde ?
Il faut alors considérer le contexte chinois : l'agriculture était
toujours de loin le secteur de l'économie le plus important, constituant
68 % du PIB et employant les quatre cinquièmes de la force ouvrière.
La population a connue, entre 1700 et 1820, une croissance huit
fois plus rapide que celle du Japon et malgré cette poussée démographique,
le niveau de vie n'a diminué en rien. Finalement, la formidable
expansion territoriale sous le régime impérial a fournit un sentiment
de sécurité aux habitants. Tous ces éléments conjugués font qu'à
cette période, la Chine était prospère et ses dirigeants ne voyaient
pas la nécessité d'ouvrir les frontières commerciales du pays. Aussi,
ils étaient peu familiers avec les relations internationales puisque
le pays ne possédait même pas de délégation.
Il faut d'autant plus considérer que les valeurs morales de l'époque
n'incitaient pas du tout le peuple à rechercher la richesse matérielle,
mais plutôt la richesse intérieure par le développement du savoir.
Même que l'opinion populaire voyait d'un mauvais œil l'homo économicus
occidental, perçu comme le marchand sans morale et qui profite du
commerce pour s'enrichir.
Sur le plan historique, le reste du 19e siècle fut beaucoup plus
éprouvant pour le pays. Tout d'abord, l'État dut faire face à toute
une série de rébellions dont celle des Taiping
qui lui coûtèrent cher et ébranlèrent son système bureaucratique,
élément essentiel à la cohésion de l'État. Il y eut aussi les intrusions
étrangères, qui furent la source d'un nouveau fléau dans le cas
du commerce de l'opium (par les Britanniques), et les guerres perdues
qui, en plus d'humilier l'autorité chinoise, lui créèrent une dette
extérieure. La Chine n'était plus, après deux siècles de domination,
la plus grande économie du monde.
Il faut comprendre, après ce bref aperçu, pourquoi les empereurs
chinois ont plutôt voulu refermer leurs frontières que de les ouvrir.
Ils croyaient en des valeurs morales très différentes de celles
des peuples occidentaux, avaient vécu des conflits avec ceux-ci
et ne se percevaient pas du tout comme une économie plus faible
ou en danger. Enfin, en plus de tous ces facteurs, ils durent faire
face à des rébellions coûteuses et menaçantes pour l'administration
publique qu'ils eurent de la difficulté à enrayer.
Évidemment, de telles décisions ont entraîné les deux pays dans
des parcours économiques différents, et, pendant que la Chine stagnait,
le développement technologique du Japon battait à un rythme accéléré.
De cette façon, il est facilement observable par le moyen de
statistiques que la Chine qui était un leader
économique mondial avant l'ère Meiji ne put qu'accumuler un retard
grandissant sur son voisin japonais dans les temps qui suivirent.
De notre œil occidental, on peut facilement glorifier le Japon d'avoir
réussi un exploit économique tel qu'il s'en suivit des réformes
Meiji, mais il ne faudrait pas oublier, par-contre, que la Chine
est aussi une nation de culture différente et dont les valeurs ne
tendent pas nécessairement au même idéal économique.
Bibliographie
|
|
L'éducation
L'éducation japonaise moderne tient ses bases de l'ère Meiji. À
ses débuts (1868), 43 % des hommes et 10 % des femmes étaient scolarisés,
mais grâce à la plus grande accessibilité de l'éducation à toutes
les classes sociales et à l'imposition de la scolarité obligatoire
(1879), 90 % des enfants étaient désormais scolarisés en 1902. Selon
Évelyne Dourille-Feer, le nouveau système éducatif fut élaboré progressivement
: " le modèle français fut le premier choisi, mais fut vite supplanté
par ceux des Etats-Unis et de l'Allemagne ".1
Un effort considérable fut consacré à la construction d'écoles et
la formation des maîtres. Des cours élémentaires et supérieurs furent
créés. Des universités et des écoles normales furent instituées.
De 1879 à 1908, la scolarité obligatoire passa de 3 ans à 6 ans.
De plus, le système éducatif chercha à se doter d'un contenu étoffé.
C'est pourquoi une charte de 1868 définissait son objectif, comme
de " rechercher la connaissance à travers le monde entier, afin
de renforcer les fondements de la règle impériale ".1
Les résultats furent immédiats : plus de onze mille visas d'étude
furent accordés entre 1868 et 1902. Encore selon Evelyne Dourille-Feer,
" les États-Unis attirèrent la moitié des étudiants, mais
la grande majorité des autres boursiers du gouvernement japonais
opta pour l'Allemagne dans le but de s'initier aux sciences et à
la stratégie militaire ".1 Le développement
du système éducatif national a emboîté le pas à la modernisation
de la nation mais aussi à l'endoctrinement de la jeunesse dans le
culte de l'empereur. La nouvelle politique scolaire a aussi eu l'avantage
de transformer les fondements de la stratification de la société
niponne pour remplacer les critères fondés sur l'hérédité par d'autres
sur le degré d'éducation.
Retour au texte principal
|
|
Zaibatsu et sogo shosha
Le terme zaibatsu servait, jusqu'en 1945, à désigner les
conglomérats industriels contrôlés par une seule famille tandis
que celui de sogo shosha s'applique toujours pour désigner
les grandes sociétés de commerce. Les sogo shosha bâtirent
leur puissance dès la fin du 19e siècle en développant des réseaux
commerciaux très actifs. Jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale,
ils possédaient un pouvoir de contrôle décisif sur l'économie .
Comme l'explique Évelyne Dourille-Feer dans L'économie du Japon,
trois sogo shosha, Mitsui, Mitsubishi et Sumitomo illustrent
bien les étapes de la structuration d'une zaibatsu, à sogo
shosha intégrée. Mitsui par exemple, qui est une des plus anciennes
sogo shosha apporta un soutien financier actif aux révolutionnaires
Meiji. En remerciement de cet appui, elle obtint un accès privilégié
au rachat des entreprises crées par l'État entre 1868 et 1880. Ainsi,
les dix plus grands zaibatsu d'avant-guerre contrôlaient
plus d'un tiers du capital social de toutes les sociétés japonaises.
L'une d'entre-elles, filiale de Yasuda détenait même 99 % de tous
les dépôts de caisses d'épargne. Pendant un certain temps, le gouvernement
contrôlait toujours le commerce en imposant sa politique industrielle
par le biais de licences d'importation, mais les zaibatsu suscitaient
l'indignation du public : ils commettaient des excès en tentant
d'identifier leur puissance à l'intérêt national et l'enrégimation
qu'ils faisaient subir aux petites entreprises ainsi que leur dure
exploitation de la main-d'œuvre et leur soif du marché leur attirait
de vives critiques. C'est pourquoi une des premières initiatives
de MacArthur (général américain lors de l'invasion japonaise de
1941) fut de dissoudre les zaibatsu.
Retour au texte principal
|
|
La révolte Taiping
La révolte Taiping dura de 1851 à 1864, toucha 16 provinces et
causa une remise en cause idéologique de l'autorité impériale et
de la petite noblesse confucéenne de l'administration. Elle prit
naissance au sud de la province de Guangxi où les immigrants hakkas
vivaient depuis longtemps des rapports conflictueux avec les autochtones,
notamment à cause de leurs mœurs différentes. Le fondateur de la
rébellion était un hakka nommé Hung Hsiu qui avait étudié pour entrer
dans la fonction publique. Suite à sa rencontre avec des missionnaires
protestants, il eut des visions d'un nouvel ordre social : le royaume
de la Céleste Paix (Tai-p'ing). Il se croyait le fils de Dieu, frère
de Jésus et destiné à être l'empereur du nouvel empire céleste.
Au fil des ans, son idéologie fit un grand nombre d'adeptes qui
s'élevaient notamment contre la consommation d'opium et d'alcool,
la prostitution et la polygamie. Ceux-ci constituèrent une armée
disciplinée et entamèrent un mouvement vers le nord du pays. Les
troupes de Hung Hsiu progréssèrent en enlevant et pillant
des villes de 1852 à 1856. Cette même année, il y eut des querelles
au sein des dirigeants qui se soldèrent par l'assasinat de ceux
qui contestaient la suprématie du Roi céleste. Le mouvement continua
tout de même à s'étendre jusqu'en 1860 où il fut réduit par les
nouvelles armées de métier levées par la dynastie Ch'ing. Par contre,
elle ne fut vraiment maîtrisée qu'en 1864 par les troupes de 120
000 hommes de Tseng Kuo-fan, qui étaient mieux entraînées et plus
disciplinées.
Retour au texte principal
|
|
Quelques statistiques
Nous possédons plusieurs outils statistiques pour comparer la croissance
économique de la Chine et du Japon. On compte parmi ceux-ci le PIB
(en dollars internationaux), la population, la part du PIB mondial
et le taux de croissance du PIB mondial. Des précédents en découlent
deux autres, soit le PIB par habitant et le taux de croissance du
PIB mondial par habitant.
Angus Maddison présente dans son ouvrage de tels tableaux dont
les années de référence sont établies à : 1700, 1820, 1952, 1978
et 1995. En considérant chaque espace de temps entre deux années
de référence comme une période, on peut en ressortir plusieurs faits
saillants. En étudiant le taux de croissance (annuel) du PIB mondial
par exemple, on voit que l'indice de la Chine a reculé de .85 %
à .22 % de la première à la deuxième période pendant que celui du
Japon faisait le contraire, grimpant de .21 % à 1.74 %. De même,
on peut voir que le PIB par habitant du Japon a augmenté de 250
% durant la deuxième période, tandis que celui de la Chine a reculait
de 12 %. Les mêmes statistiques nous permettent aussi de soutenir
que la croissance économique sous le régime chinois dépassait celle
de son voisin durant les générations qui précédèrent l'ère Meiji
: le PIB de la Chine a presque triplé durant la première période
tandis que celui du Japon augmentait seulement du quart de sa valeur
initiale. Ces analyses statistiques soutiennent bien les propos
du texte.
Retour au texte principal
|
|
NOTES
1.DOURILLE-FEER, Évelyne. L'économie du Japon, éditions
la découverte, 1998, 121 p.
|
| BIBLIOGRAPHIE
· DELEYNE, Jan. L'économie Chinoise, éditions du Seuil,
1975, 286 p.
· DOURILLE-FEER, Évelyne. L'économie du Japon, éditions la
découverte, 1998, 121 p.
· INOUE, Kiyoshi. Japanese Militarism & Diaoyutai (Senkaku) Island:
A Japanese Historian's View, (page consultée le 10 février 2002),
[En ligne], adresse URL : http://www.skycitygallery.com/japan/diaohist.html
· JOHANES, Hirschmeier. The origins of entrepreneurship in meiji
japan, Harvard University Press, Harvard east asian series,
1968, 354 p.
· KLEIN, Laurence Robert et Okawa KAZUSHI. Economic growth: the
japanese experience since the meiji era, editions Homewood,
1968, 424 p.
· MADDISON, Angus. L'économie Chinoise : une perspective historique,
Paris, publications de l'OCDE, 1998, 212 p.
· MANDELBAUM, Jean et Daniel HABER. La revanche du monde Chinois
?, Paris, éditions Économica, 1999, 198 p.
· MENDE, Tibor. soleils levants : Le Japon et la Chine, Paris,
éditions du Seuil, 1976, 185 p.
· Emergence Of Modern China: II, (page consultée le 12 février 2002),
[En ligne], URL : http://www-chaos.umd.edu/history/toc.html
· Republican China, (page consultée le 12 février 2002), [En ligne],URL
: http://www-chaos.umd.edu/history/republican.html#nationalism
· The early decades of the present century, department of
History, University of Hong Kong, 1998, (page consultée le 10 février
2002), [En ligne], adresse URL : http://hkuhist2.hku.hk/studentprojects/japan/1997b/app1.htm#Meiji%20Reformation
|
|